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Article - l'angle mort de la logistique du dernier kilomètre

Chemin de retour : l'angle mort du dernier kilimètre

On a beaucoup écrit sur le premier problème du dernier kilomètre — comment faire entrer nos colis en ville sans l’asphyxier. On a beaucoup moins écrit sur le second, qui est pourtant le plus intéressant pour quiconque travaille dans l’économie circulaire : comment faire ressortir ce qui doit l’être. Meubles déclassés, emballages, équipements en fin d’usage, matériaux de chantier. Le dernier kilomètre aller est un problème de congestion. Le dernier kilomètre retour est un gisement.

19 août 2026

Chemin de retour : l'angle mort du dernier kilimètre

Le poids réel du problème

Les chiffres cadrent l’enjeu sans qu’on ait besoin de les dramatiser. La logistique urbaine concentre à elle seule un quart des émissions de gaz à effet de serre en ville, plus d’un tiers des polluants atmosphériques, et occupe près d’un tiers de la voirie. À l’échelle nationale, la logistique pèse au moins 16 % des émissions françaises, soit de l’ordre de 63 millions de tonnes équivalent CO2.Le dernier kilomètre y tient une place disproportionnée : il représente 20 à 50 % du coût total d’un transport de fret. Et il est mal fait — dans le e-commerce entre particuliers, le taux d’échec à la livraison oscille entre 5 et 40 %. Chaque échec, c’est une tournée refaite, un véhicule relancé, des émissions doublées pour un même colis.C’est pour attaquer ce nœud que l’ADEME a lancé son eXtrême Défi Logistique, un dispositif étalé de 2024 à 2026 avec un objectif chiffré : réduire de 20 % les coûts opérationnels, les émissions et le taux d’échec à la livraison. Quatorze lauréats d’un appel à projets « Ideation » sont entrés en phase d’expérimentation début 2026.

Les trois réponses classiques — et leur limite commune

Trois modèles reviennent dans toutes les expérimentations, et il faut les connaître avant de parler de ce qui manque.
Les centres de distribution urbaine sont de petits entrepôts en périphérie qui agrègent les flux de plusieurs transporteurs pour organiser des tournées optimisées vers le centre. Ils peuvent réduire jusqu’à 13 % des émissions. Leur talon d’Achille est économique : sans volume suffisant ni services à valeur ajoutée, l’équilibre ne se trouve pas seul.
Les microhubs poussent la logique plus loin dans la ville — de mini-plateformes, souvent installées sur d’anciennes places de stationnement, à partir desquelles la livraison finale se fait à vélo-cargo. Flexibles, mobiles, parfois temporaires, ils répondent à un besoin de proximité que le gros camion ne sait pas servir.
La cyclologistique et les circuits courts repensés complètent le tableau pour les flux légers et fréquents.
Ces trois réponses partagent une limite que toutes les études finissent par nommer : sans intervention active des collectivités, elles restent marginales. Le marché seul ne structure pas des initiatives fragmentées et économiquement fragiles. Mais elles partagent aussi un angle mort plus discret — elles sont pensées pour descendre vers la ville, pas pour en remonter.

Là où la circularité change la donne

Un microhub qui livre des colis à vélo repart à vide vers sa périphérie. Un camion qui a vidé sa cargaison en centre-ville rentre à vide vers son entrepôt. Ce trajet retour à vide est unedouble perte : on a payé et émis pour le faire, et on n’a rien transporté. C’est exactement l’espace où la logistique inverse devient pertinente.Dans le mobilier de bureau — pour prendre un cas que je connais — le réemploi bute rarement sur la demande. Il bute sur la collecte. Récupérer trente postes de travail au huitième étage d’un immeuble parisien pour les réinjecter dans un circuit de seconde vie coûte cher, précisément parce que ce flux emprunte le dernier kilomètre à contre-sens, seul, sans mutualisation, avec la manutention en prime. Le meuble réemployable existe ; c’est son chemin de retour qui manque.Or les mêmes infrastructures conçues pour l’aller savent servir le retour. Un centre de distribution urbaine peut devenir un point de consolidation pour les flux de réemploi. Un vélo-cargo qui a livré peut repartir chargé d’emballages consignés à rapatrier. Un microhub peut faire tampon entre le moment où un lot de mobilier est déposé et celui où un repreneur vient le chercher. La logistique inverse ne demande pas de nouvelles routes : elle demande qu’on cesse de faire rouler des véhicules à moitié pleins.

Trois leviers concrets

Les emballages réutilisables consignés. Le levier le plus mûr. Des caisses et bacs navette qui font l’aller chargés de marchandise et le retour chargés d’eux-mêmes, au lieu d’un carton à usage unique jeté à l’arrivée. Le retour n’est plus un vide, c’est une consigne.
La collecte mutualisée du réemploi. Adosser les flux sortants de mobilier, d’équipements et de matériaux aux tournées de livraison existantes, via les hubs déjà installés. C’est là que se trouve la marge de rentabilité qui manque aujourd’hui au réemploi : dans le partage d’un trajet qui, sinon, se ferait à vide.La donnée comme trait d’union. Le vrai verrou n’est pas la camionnette électrique, c’est l’information. Savoir qu’un véhicule repart à vide d’un point où, deux rues plus loin, un lot attend d’être collecté — et faire coïncider les deux. Les plateformes qui appareillent flux aller et flux retour en temps réel valent plus, en émissions évitées, que bien des changements de motorisation.

Ce que ça implique pour un territoire

La leçon transversale de l’eXtrême Défi vaut aussi ici : la coordination entre acteurs privés ne s’impulse pas toute seule. Une collectivité qui veut un dernier kilomètre vraiment circulaire ne se contente pas d’imposer une zone à faibles émissions. Elle intègre les hubs dans ses plans d’urbanisme, elle réserve du foncier de proximité, et surtout elle traite le flux retour comme un service d’intérêt général — au même titre que la collecte des déchets, mais avec l’ambition inverse : garder la matière dans le circuit plutôt que l’en sortir.
Décarboner le dernier kilomètre, ce n’est pas seulement verdir la descente vers la ville. C’est arrêter de gâcher la remontée. Le premier chantier est une affaire de moteurs et de tournées. Le second est une affaire de circularité — et c’est celui qui reste largement à écrire.

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